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Noô

mercredi 13 avril 2005, par Olivier Roland

Résumé :

Brice Le Creurer a douze ans et vit avec ses parents ethnologues dans le Vénézuéla des années 30. Ceux-ci prennent un jour l’avion pour une mission d’exploration délicate vers le lac Amuco et ne reviennent pas. Brice, persuadé de pouvoir les retrouver, s’enfonce dans la jungle pour s’y perdre et frôler la mort, avant de commencer un voyage extraordinaire qui le mènera vers d’autres concepts et d’autres mondes, autour d’une lointaine étoile et qui fera de lui tour à tour Brice Démeril, le fils du génial bio-sociologue que tous convoitent, Vassil Peugérian, le soldat exilé, Sigemond de Basilie, duc des Skandes et même Sa Majesté Impériale...

L’auteur :

Stefan Wul, de son vrai nom Pierre Pairault (1922-2003) était chirurgien-dentiste de profession. Cela peut surprendre, mais ne l’a pas empêché de se faire très rapidement un nom dans la SF française de la fin des années 50, en publiant dans la peu cotée collection Fleuve Noir, Le temple du passé, Niourk, Oms en série, Rayons pour Sida en 1957, L’orphelin de Perdide, qui inspira le film d’animation Les Maîtres du temps, dessiné par Moebius, La mort vivante et Piège sur Zarkass en 1958. Ces récits connurent un vif succès, et il s’ensuivit une longue période de silence jusqu’en 1977, année de publication de Noô.

Chronique :

A n’en pas douter, Noô fait partie de ces œuvres monumentales qui scindent si facilement ses lecteurs en deux camps antagoniques, tant il peut faire jaillir du noir et du blanc des sensations chamarrées de milles couleurs dont on ne pourrait percevoir qu’un spectre étroit, changeant à chaque lecture.

Monumental, Noô ne l’est qu’à moitié par sa taille (670 pages dans l’édition de poche Folio SF), qui le place une tête au dessus des romans « classiques ». C’est sa complexité tentaculaire, les multiples disciplines qu’il embrasse, les détails foisonnants des concepts et des biotopes, le narrateur anti-héros, les brusques poussées de poésie qui vous surprennent au milieu d’une page, la rusticité subtile des technologies exotiques, même aux yeux assouvis des habitués de science-fiction, c’est tout cela qui fait de Noô un véritable livre-univers, phare et ovni de la SF française, outsider des monuments américains comme Dune, Majipoor ou le britannique Helliconia, achèvement de l’œuvre d’une vie.
Car l’auteur, et le narrateur lui-même s’acharneront à vous prouver la cohérence et jusqu’à l’existence de ce monde, en vous noyant parfois sous un flot de descriptions grandioses et alambiquées.

Mais commençons par le commencement. Vous l’aurez compris, la force de Noô, c’est son originalité, qui provient à la fois de sa forme et de son histoire. Son histoire, et son héros d’abord, puisque tout au long du livre ce dernier n’aura de cesse d’explorer sans pouvoir les dépasser ses limites, alors que s’anéantissent un à un ses rêves et ses illusions, sur lui-même et le monde qui l’entoure, et qu’il se découvre une médiocrité qu’il saura reconnaître avec le discernement que donne la maturité, non sans humour parfois. Cette imperfection ne l’empêchera pas de vivre de grandioses événements, mais il restera spectateur et non acteur de ceux-ci, y compris des épisodes charnières de sa vie, véritable brindille emportée par les flots du fleuve. Petit morceau choisi :

« Je me dis que j’étais le Pascal du pauvre. Je me dis que ça ne voulait rien dire. Je me dis que je réfléchissais trop. Et comme j’en avais assez de me dire des choses, je me dis merde. »

Ce trait de caractère entraîne d’autres engrenages : contrairement aux autres space operas, n’escomptez pas ici de perception précise de l’univers dans lequel évolue Brice, nous sommes plongés à travers ses perceptions et sa mémoire dans un vaste monde qu’il ne comprend pas très bien, au cœur des évènements, mais tenus à l’écart, incapables d’embrasser les circonstances dans leur globalité, condamnés à tout observer du bout de la lorgnette, à étudier les trop rares morceaux d’un immense puzzle.

Mais il n’est pas seul à être dépassé, car les humains de Soror ou leurs ancêtres se sont retrouvés en ces lieux sans le vouloir et sans comprendre pourquoi, et tous ont dû explorer de nouveaux mondes de connaissance. Noô est un roman qui pose des limites, au niveau de la compréhension des protagonistes par rapport à leur univers et leur passé, ou dans la maîtrise des technologies et leurs applications. Ces limites sont accentuées en passant dans le filtre sélectif et chaotique de la mémoire de Brice, ce qui constitue une approche vraiment originale de l’auteur, alors que les romans de space opera ont généralement pour cadre des univers ou toute limite spatiale, conceptuelle et technologique est minimisée, voire anéantie par la maîtrise et les connaissances incommensurables des humains, et parfois même sous-traitée à d’autres, comme dans la série de la Culture [1] de Ian M. Banks.

Greffés à cette perception partielle, les courants de science tels que le Mérilisme, la Noômologie, la Fâvdologie ou les mathématiques avec l’Arbre des Structures Combinables, assistée par des descriptions qui se veulent persuasives, se parent d’une complexité toute réaliste, même si certains aspects de ces concepts paraîtront surannés aujourd’hui et si le Mérilisme aura parfois des relents de sociologie biologique telle que la concevait Durkheim [2] au début du 20ème siècle...

Une fois plongés dans cet univers complexe et harmonieux, essence des livres-univers, qu’en est-il de la dynamique du récit ? Force est de constater que les amateurs d’action trépidante ne trouveront pas leur bonheur ici... Le rythme est lent, les enjeux modestes ou englobés dans un tout inaccessible, le déroulement linéaire, les descriptions parfois longues et la fin paraît expédiée un peu vite. C’est le principal reproche que l’on pourrait adresser à Noô, et il n’est pas difficile d’imaginer des personnes qui l’abandonneraient en cours de route pour éviter des effets soporifiques trop marqués. Comme pour tant d’œuvres, tout dépendra de votre angle d’approche, et il faudra peut-être davantage l’aborder comme un dépaysement merveilleux, une promenade exotique, un changement de noosphère ou une évasion conceptuelle...

Cette approche pourra être renforcée par la forme du récit, émaillé de véritables joyaux de poésie en prose et de fantastiques descriptions vivantes et colorées, photographies d’un autre monde qui nous seraient contées. Permettez-moi une longue citation pour vous donner un petit aperçu des magnifiques envolées de plume de Stephan Wul :

« La parfaite communion charnelle d’un couple le combine aux valences du Cosmos. Faire l’amour avec elle, c’était comme catalyser en nous les hautes splendeurs du fjord, du ciel, de l’eau, et la sourde pulsation tellurique du sol.

Avec les autres, qu’est-ce que c’était ?... Une petite secousse, un éternuement du bas-ventre accompagné, dans le meilleur des cas, d’un borborygme d’estime sentimentale.

Mais là...

Mouvances, nuances, succulences, moiteurs, profondeurs, curiosités infâmes et sanctifiées par la frénésie, saccades liminaires, perte de tout contrôle et candide impudicité des offrandes, grand désordre d’assouvissements brutaux ou délicats... Cruautés de la chair crue pour s’atteindre à l’âme par le truchement des corps écartelés, au centre d’une arène ouverte jusqu’au cieux.

Je me rappelle un certain crépuscule...

Après des outrances que nous pensions indépassables, il arrivait que, de nouveau fouaillé à vif, son bonheur déchirât de longs cris rauques toute la soie d’un décor déjà fantastique, pour nous ouvrir un plus âpre univers, un monde second, surhumain, une géhenne traversée de divines fulgurances, qui nous cassaient l’un sur l’autre en écroulements extasiés.
 »

Je m’arrête là de peur d’en avoir déjà trop dit, et vous laisse à présent l’entière liberté de vous laisser ou non captiver, enjôler, enthousiasmer, passionner, ensorceler par Noô...


[1Où les humains vivent dans une utopie hédoniste et technologique, ayant délégué tout travail - y compris de recherche scientifique - à des intelligences artificielles

[2Considéré comme le premier sociologue français (1858-1917), s’inscrivant dans la mouvance de Saint-Simon et d’Auguste Compte

Messages

  • Bravo pour votre article. Au fait, puisque vous avez également chroniqué L’Age de Diamant, aviez-vous remarqué que Noô parle déjà d’essaims de nanomachines ? Ce sont les "otosomes" et les "phonosomes" de Grand-Croix...

    • Effectivement, votre remarque est juste, à ceci près que ces objets sont considérés comme des "compositions chimiques". Voici en tout cas le passage sur les otosomes :


      "Et j’écris "micros" pour ne pas compliquer les choses car, en fait, la miniaturisation reposait sur l’emploi des "otosomes", compositions chimiques faciles à intégrer dans une boucle de ceinture, une étoffe ou du potage en boîte aussi bien que dans une pâte dentifrice, bref, dans n’importe quoi.

      Dire "les murs ont des oreilles" était sous-expressif, car les oreilles microscopiques moussaient peut-être dans votre savonnette ou coulaient par l’eau du robinet. On s’en faisait sans doute des tartines, et peut-être même qu’on en respirait si les otosomes étaient volatils."

      On ne peut qu’admirer le génie prospectif de Stefan Wul qui, entre mille autres inventions, anticipa les nanotechnologies 4 ans avant l’invention du microscocope à effet tunnel.